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Ils entrèrent dans l’atmosphère. La réinsertion fut plus mouvementée qu’Auger ne s’y attendait. Le coefficient aérodynamique du vaisseau slasher avait été sévèrement compromis. D’après Cassandra, il avait perdu trente pour cent de sa masse au cours de la poursuite, larguant des fragments de sa carcasse à titre de leurres pendant que la section principale effectuait des virages en épingle à cheveux, des embardées et des écarts de plus en plus désespérés.
— Caliskan a réussi à passer ? demanda Auger.
— Nous suivons toujours son vaisseau. Il est à une vingtaine de kilomètres devant nous, et il décélère. Il a l’air de se diriger à vitesse supersonique vers le nord de l’Europe, et plus précisément…
— Paris, dit Auger. Ça ne peut être que Paris.
— Vous avez l’air bien sûre de vous.
— Je le suis.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dîner avec Maupassant ? Un de vos collègues ?
— Pas exactement, dit Auger. Vous allez voir…
— Vous me permettez de mettre mon grain de sel ? demanda Floyd.
— Allez-y.
— Je vous ai dit que le visage de ce Caliskan m’était familier… Eh bien, c’est vrai. J’ai déjà eu affaire à lui. Et je crois que je sais où.
— Vous n’avez pas pu le rencontrer. Il a toujours été dans l’espace de T1. Il n’aurait jamais pu passer par le portail sans que ça se sache.
Cassandra se pencha en avant sur son siège.
— Peut-être que nous devrions écouter Floyd. Il se pourrait que ce soit intéressant, s’il est tellement certain de ce qu’il dit.
— Ne l’encouragez pas… commença Auger.
— Mais si Caliskan avait connaissance du lien avec Phobos, ne serait-il pas envisageable qu’il l’ait emprunté ?
— Non, dit-elle fermement. Skellsgard me l’aurait dit…
— À moins qu’elle n’ait eu l’ordre exprès de ne pas vous en parler, risqua Cassandra.
— J’ai confiance en elle.
— Elle ne savait peut-être pas non plus ce qui se tramait.
— Si c’est vrai, alors nous ne sommes même pas sûrs de pouvoir encore faire confiance à Caliskan. Et dans ce cas à qui peut-on se fier ?
— Je mise encore sur lui, répondit Cassandra. Mes informateurs ne m’ont jamais laissée penser qu’il pouvait avoir des motivations cachées.
— Ils se trompent peut-être.
— Ou bien c’est Floyd qui se trompe, dit Cassandra en consultant un instant ses nanomachines. Il y a une autre explication possible…
— Laquelle ? demanda Auger.
— D’après la fiche biographique que nous avons sur Caliskan, il avait un frère.
— Oui…, dit lentement Auger. Il m’en a parlé.
— À quel propos ?
— Caliskan savait que j’avais une dent contre les Slashers, mais il disait que si quelqu’un avait le droit de leur en vouloir, c’était bien lui, à cause de ce qui était arrivé à son frère…
— D’après sa fiche biographique, reprit Cassandra, son frère est mort lors des dernières étapes de la réoccupation de Phobos, quand nous en avons évacué les Slashers.
— C’est ça, confirma Auger. C’est ce qu’il m’a dit.
— Peut-être qu’il le croyait aussi. Mais… imaginez que son frère ne soit pas mort ?
— Ça pourrait être ça, intervint Floyd. Vous savez que le lien était ouvert juste avant la réoccupation. C’est la seule façon dont ces enfants ont pu passer.
— Mais le frère de Caliskan ne se battait pas du côté slasher, objecta Auger.
— Peut-être qu’ils l’ont eu, risqua Floyd. Peut-être qu’ils l’ont capturé et exécuté plus tard. Peut-être qu’il s’était faufilé à travers en même temps.
— Et vous seriez tombé sur lui par hasard, sur T2 ?!
— Je vous dis juste ce que j’ai vu.
— Vous ne m’avez pas parlé de ces enfants, dit Cassandra.
— Ce n’étaient pas des enfants, rectifia Floyd. Ils étaient comme vous… Enfin, en plus moche, ajouta-t-il après réflexion.
Auger poussa un soupir. Maintenant que Floyd avait vendu la mèche, Cassandra ne leur laisserait pas de répit tant qu’ils ne lui auraient pas fourni une explication.
— L’Infanterie néotène. Des bébés de guerre. Ils ont dû ouvrir le lien avec l’OVA au cours de l’occupation de Phobos, il y a vingt-trois ans.
— Et ils seraient restés là-bas depuis ?!
— Ils ne sont pas particulièrement agréables à regarder, maintenant.
— Et pour cause : ils devraient déjà être morts, dit Cassandra. Ces néotènes de première ligne n’avaient jamais été conçus pour la longévité. Les survivants doivent être proches de la fin de leur vie.
— Ils en ont bien l’air. Et l’odeur, ajouta Auger avec dégoût.
— Et si vous me disiez plutôt ce qu’ils fabriquaient là-bas ? Comme je disais, si vous ne voulez pas parler, je peux toujours vous pomper le cerveau. Je préférerais ne pas y être obligée, mais…
— Je n’ai que des hypothèses, dit Auger. Ils fabriquaient je ne sais quoi, une sorte de machine – un capteur d’ondes gravifiques, je crois – pour déterminer la localisation physique de l’OVA. Mais pour construire leur engin ils devaient faire avec la technologie locale.
Cassandra rumina l’information et hocha sèchement la tête.
— Et le but de ces données, une fois qu’ils les auront ?
— Leur permettre d’atteindre la coque de l’extérieur.
Le vaisseau tangua, heurtant une turbulence. Le sol frémit, comme s’il allait s’extruder autour d’eux et les entourer en une étreinte protectrice.
— Qu’est-ce qu’ils veulent faire avec l’OVA ? demanda Cassandra en fronçant les sourcils.
— Le dépeupler. Ensemencer l’atmosphère de la réplique de Terre avec la Pluie d’Argent.
— C’est monstrueux.
— Comme tous les génocides. Surtout à cette échelle.
— D’accord, poursuivit Cassandra, les sourcils froncés, en assimilant la nouvelle information. Et pourquoi ne pas livrer la Pluie d’Argent par le lien proprement dit ?
— Impossible. Il y a une barrière qui l’empêcherait d’entrer dans le monde de Floyd. Le seul moyen est de passer par la porte de derrière.
— Ça ne règle pas le problème de la traversée de la coque, fit Cassandra. Ah, attendez une minute : nous avons déjà réglé ça, non ?
— Le vol de la propulsion à antimatière du Vingtième, acquiesça Auger.
— C’est leur… comment avez-vous appelé ça ? Leur truc Molotov ?
— On dirait bien, oui.
— Les néotènes n’auraient jamais pu assembler ça tout seuls, dit Cassandra. Ils ont de la ressource, ils sont malins, mais ils n’ont jamais été conçus pour imaginer des stratégies, surtout pas sur vingt-trois ans. Ils n’ont pas pu fomenter ce plan tout seuls.
— On sait, maintenant, pour Niagara.
— Mais Niagara ne pouvait pas communiquer facilement avec les néotènes. Ces pseudo-enfants avaient besoin d’être dirigés et coordonnés, besoin qu’on leur donne des ordres. Des Slashers dans la phase adulte, peut-être, suggéra Cassandra.
— Non, objecta Auger. Pas à moins qu’ils n’aient été prêts à vivre sans leurs machines. Ce qui convenait aux bébés de guerre : ils sont purement biologiques, sans implants. Mais quelqu’un comme vous, avec toute la nanotechnologie que vous avez dans le ventre, n’aurait jamais pu les suivre à travers la censure.
— Alors, un être humain normal, comme le frère de Caliskan…
— Possible, s’il avait décidé de changer de camp.
— Et il n’était peut-être pas tout seul, reprit Cassandra. Beaucoup de gens sont morts ou ont disparu pendant la réoccupation.
— Ils pourraient être encore tous vivants, dit Auger. Vivants, dans l’OVA, et tripatouillant le cours de l’histoire.
— Mais pourquoi s’en mêleraient-ils ? demanda Cassandra.
— Pour maintenir le statu quo. Pour empêcher le peuple de Floyd de mettre au point la technologie et la science qui auraient pu en faire une menace pour leur plan grandiose, dès qu’ils auraient réalisé leur véritable situation.
— Avec le temps et une accumulation de changements aléatoires, les deux lignes temporelles auraient inévitablement fini par diverger, dit Cassandra. Comment pouvez-vous être sûre qu’il y a eu une intervention consciente ?
— Parce que c’est beaucoup trop délibéré. Dans la ligne temporelle de Floyd, il n’y a jamais eu de Seconde Guerre mondiale. Celui ou ceux qui ont pris le lien il y a vingt-trois ans en savaient juste assez sur le cours des événements en 1940 pour les changer. Ils n’avaient qu’à transmettre les bons renseignements à ceux qu’il fallait. Le point crucial était l’invasion allemande dans les Ardennes. Elle a bien failli échouer dans notre ligne temporelle, mais les Alliés n’ont jamais su à quel point les forces d’assaut étaient vulnérables. Personne n’a agi. Alors que dans la ligne temporelle de Floyd ils l’ont fait. Ils ont envoyé des bombardiers pilonner ces tanks. L’invasion allemande de la France a fait un gros bide.
— Et il n’y a jamais eu de deuxième guerre globale. Je suppose que, grâce à ça, des millions de vies ont été épargnées.
— Au minimum.
— Ça en fait plutôt une bonne chose, non ?
— Non, répondit Auger. Parce que ces vies n’ont été sauvées que pour permettre d’anéantir aujourd’hui plusieurs milliards d’individus. Ce n’était qu’une intervention purement technique. L’enjeu n’était pas la préservation de millions de vies. Le but était de garder ces gens dans le noir.
— Alors un crime a vraiment été commis. Les pseudo-enfants seront bientôt morts. Mais leur chef ou leurs chefs au pluriel, doivent être identifiés et traînés devant la justice.
— Encore une raison de chercher l’OVA, dit Auger. Il faut le trouver avant qu’un crime n’en devienne un autre.
— Les alliés de Niagara doivent vraiment être sur le point d’agir, dit Cassandra. Ils n’auraient pas piraté le Vingtième à moins d’être prêts à attaquer l’OVA. C’est très grave.
— C’est vous qui le dites, fillette, commenta Floyd.
— Plus j’y pense, dit Cassandra, plus je me demande si toute l’attaque contre Tanglewood et la Terre n’était pas une manœuvre de diversion. Ils n’ont jamais vraiment eu l’intention de récupérer notre Terre en ruine, hein ? Ils visaient un butin beaucoup plus gros.
— Nous devons mettre fin à leurs agissements, dit Auger.
— D’accord, dit Cassandra. Mais vous croyez que Caliskan nous aidera ? Vous pensez même qu’on peut lui faire confiance, si son frère est bel et bien un traître ?
— Il croit son frère mort, dit Auger. Et moi je suis encline à le croire, lui. De toute façon, nous n’avons pas le choix ; nous sommes condamnés à lui faire confiance. Il a des contacts et même des alliés dans les États fédérés.
— Moi aussi, dit Cassandra.
— Mais Caliskan a une certaine influence politique. Il pourrait au moins dévoiler le plan slasher, et peut-être leur mettre le nez dedans, les empêchant d’agir.
— Ça pourrait être un piège dit Floyd.
— J’essaie désespérément de ne pas réfléchir à cette possibilité, répondit Auger.
Le visage de Cassandra devint atone pendant que les nanomachines la gavaient d’informations concernant l’approche de Paris.
— Piège ou non, nous sommes en plein dans la couche de nuages, maintenant. Nous ralentissons à vitesse subsonique. Je n’ai pas envie de descendre davantage avec ce vaisseau. La densité de particules est déjà trop élevée à mon goût.
— Si on envisageait de faire reprendre du service à la navette du Vingtième ?
— C’est le moment ou jamais, acquiesça Cassandra. Suivez-moi.
Ils crevèrent une couverture de nuages grondants, noirs comme du charbon, sillonnés par des salves léthargiques d’éclairs rosâtres.
— Vous suivez toujours Caliskan ? demanda Auger.
— Tant bien que mal, répondit Cassandra en se détournant brièvement de l’antique console de pilotage. Vous avez réussi à trouver qui était le Maupassant dont il parlait ?
— Oui, répondit Auger. Je crois savoir de qui il parlait. Peu importe si nous perdons sa trace, nous arriverions quand même au lieu de rendez-vous.
— Il n’aurait pas pu vous dire tout simplement où vous poser ? demanda Floyd.
— Caliskan aime ce genre de petits jeux, lâcha Auger dans une grimace.
Autour d’eux, la coque craquait et grinçait comme un vieux fauteuil à bascule.
— La densité des nuages diminue, annonça Cassandra. Je crois que le pire est derrière nous.
Par les parois vitrées de la cabine, le gris prit un aspect liquide, torrentueux, qui évoquait une vitesse énorme. Le vaisseau traversa encore deux ou trois écharpes de nuages diffus avant d’entrer dans l’air cristallin au-dessus de la cité. C’était une vraie nuit parisienne, noire comme de la poix. Les seules sources d’éclairage étaient les lumières artificielles installées par les Antiquités sur les bâtiments et les tours, ou projetées par les dirigeables en altitude et les drones. De temps en temps, les éclairs qui déchiraient les nuages mettaient en évidence les circuits grâce auxquels les nuages communiquaient, gravant un fantôme en négatif de ces schémas sur les rues et les bâtiments prisonniers des glaces.
Ils étaient à une altitude de cinq kilomètres environ, ce qui leur offrait une vision panoramique de la cité jusqu’aux douves artificielles constituées par le Périphérique.
— Je ne suis pas sûre que ça vous plaise, dit Auger à Floyd, mais bienvenue à Paris.
Floyd regardait par les petites vitres incrustées dans le ventre de l’habitacle.
— Vous disiez donc la vérité depuis le début, fit-il comme s’il luttait pour digérer l’énormité de cette révélation.
— Vous aviez encore des doutes ?
— Des espoirs.
Elle attira son attention vers les tours qui défendaient le périmètre. Des projecteurs fixés en haut lançaient des éclairs rythmiques rouges et verts.
— C’est le Périphérique, dit-elle. Un anneau routier qui fait le tour de la ville. Ça n’existe pas dans votre Paris.
— Et le mur ? C’est quoi ?
— Une falaise de glace blindée, renforcée de métal et de béton, de capteurs et d’armes, afin de maintenir à l’écart les plus grosses furies, celles qui sont d’une taille suffisante pour qu’on les voie. Il y en a quand même qui réussissent à passer de temps en temps. Elles sont rapides.
Le problème de Paris était le réseau en toile d’araignée du métro et des tunnels routiers qui offraient de nombreuses voies d’accès depuis la périphérie. La moitié de ces tunnels étaient bloqués par des éboulements, mais les machines hostiles trouvaient toujours un moyen de se faufiler, ou bien elles empruntaient le réseau de canalisations et d’égouts, plus ancien. Quant aux plus petites, elles s’insinuaient par les galeries électriques, les lignes de fibre optique et les tuyaux de gaz. Si nécessaire, elles pouvaient même forer de nouveaux tunnels. On aurait pu les stopper, voire les détruire, mais au prix de dégâts inacceptables infligés à une ville que les chercheurs s’efforçaient de préserver et d’étudier.
— Je ne reconnais pas grand-chose, dit Floyd.
— La ville a été prise par les glaces plus de cent ans après votre époque, commenta Auger. Enfin, il y a malgré tout des points de repère bien reconnaissables. L’exercice consiste à apprendre à regarder sous la glace.
— J’ai l’impression de contempler le visage d’un ami sous un linceul…
— Ça, c’est la boucle de la Seine, dit Auger en tendant le doigt. Le Pont-Neuf. Notre-Dame et l’île de la Cité. Vous les reconnaissez, maintenant ?
— Oui, dit Floyd avec une tristesse qui lui fendit le cœur. Oui, je les vois, maintenant.
— Ne nous détestez pas trop pour ce que nous avons fait, dit-elle. Nous avons fait ce que nous pouvions.
Au-dessus d’eux, les nuages bouillonnaient, comme animés d’une intelligence étrange, inconsciente. Le vaisseau tanguait et se cabrait, plongeant toujours plus bas.
— Je peux vous demander où vous comptez vous poser ? demanda Cassandra.
— Emmenez-nous rive gauche, dit Auger. Vous voyez ce rectangle de glace plate ?
— Oui.
— C’est le Champ-de-Mars. Positionnez-vous dans l’axe et maintenez-vous à une altitude de trois cents mètres.
Elle sentit que le vaisseau réagissait avant même la fin de sa phrase. Les servomoteurs craquèrent comme des mâchoires, sous ses pieds, et les surfaces de vol se redéployèrent.
— Il y a quelque chose de significatif dans le secteur ? demanda Cassandra.
— Oui.
Un éclair lumineux choisit ce moment pour crever les nuages, frappant très près de la souche décapitée, écrêtée, de la tour Eiffel, au bout du Champ-de-Mars.
— C’est là que nous allons, annonça Auger.
— Près de la structure de métal ?
— Oui. Essayez de nous poser sur l’étage supérieur.
— C’est en pente. Je ne suis pas sûre que ce moignon de métal…
— Il tiendra, répondit Auger. Vous regardez sept mille tonnes de ferraille. Si elles ont survécu deux cents ans dans la glace, je pense qu’elles supporteront notre poids.
La glace avait eu deux siècles pour avaler le tiers inférieur de la tour de trois cents mètres de haut. Une catastrophe oubliée, qui n’avait pas eu de témoins, avait arraché la pointe de la tour, ne laissant aucune trace des fragments dans la cuvette de Paris. Les deux premiers étages avaient subsisté, ainsi que la base du troisième, beaucoup moins large et penchée vers la Seine prise par les glaces.
— Je vois un vaisseau spatial posé au troisième niveau, dit Cassandra. Les propulsions sont encore chaudes. La taille et la fonction correspondent au type de navette que Caliskan utilise.
— C’est notre point de rendez-vous. S’il a été gentil, il nous a laissé la place de nous poser.
— Ce sera juste, dit Cassandra.
— Faites au mieux. Si nécessaire, vous n’aurez qu’à rester en vol stationnaire le temps que nous débarquions. Ou que nous faisions monter Caliskan à bord.
— Et le dénommé Maupassant ?
— Il ne sera pas des nôtres. Il est mort depuis près de quatre siècles.
— Alors, qu’est-ce que…
— C’est une petite plaisanterie caliskanesque, dit Auger. Il savait que je comprendrais. Maupassant détestait cette tour. Au point qu’il tenait à y déjeuner tous les jours, sous prétexte que c’était le seul endroit de Paris où elle ne lui gâchait pas la vue.
La tour se dressa sous l’appareil. Sa déformation était encore plus apparente vue d’en haut. D’au-dessus du troisième étage, on voyait la colonne de résille métallique s’incurver vers l’intérieur, telle une falaise érodée, et le côté opposé était tellement incliné par rapport à son angle originel que le fer forgé avait commencé à se plisser comme la peau d’un chien.
La foudre frappa à nouveau, tout près. Le jeu des ombres et des lumières donnait l’impression que toute la structure bougeait. On aurait dit une gelée tremblotante.
— Descendons, Cassandra, dit Auger. Plus vite nous serons en bas, mieux ce sera.
Le troisième étage était une plate-forme de métal carrée, inclinée de cinq ou six degrés par rapport à l’horizontale, traversée par des poutres et des étais déchiquetés, et par les colonnes qui avaient jadis soutenu les cabines d’ascenseur. La plate-forme était encore presque complètement entourée par des rampes d’acier incurvées. La navette de Caliskan, un vaisseau en forme d’hameçon, était garée dans un coin, la queue dépassant dans le vide.
— C’est son appareil, dit Auger. Vous pouvez vous poser ?
— Je vais essayer.
Cassandra actionna une série de commandes.
— Les patins d’atterrissage sont sortis et verrouillés. Nous allons brûler du carburant lors de l’atterrissage et du décollage, nécessairement verticaux, mais ça on n’y peut rien.
Le vaisseau resta un instant en vol stationnaire et glissa latéralement alors que Cassandra jouait avec les tuyères de poussée vectorielle. Ils tombèrent un peu, maintinrent l’altitude, puis redescendirent. À l’approche de la plate-forme, les jets de réaction chassèrent des fragments de métal qui filèrent sur la dalle d’acier, s’écrasèrent sur les garde-corps et tombèrent à travers. Puis l’appareil se posa, les patins absorbant l’impact en souplesse.
Cassandra coupa très vite les moteurs afin d’économiser l’énergie au maximum.
— Ça devrait aller. Pour l’instant, ajouta-t-elle.
— Beau travail, commenta Auger. Puisque je vous vois si bien lancée, vous pourriez rouvrir un canal vers Caliskan ?
— Un instant…
L’un des écrans vacilla, puis l’image de Caliskan apparut. Il écarta ses cheveux blancs en désordre de son front luisant.
— Vous êtes bien amarrés ?
— Oui, répondit Auger. Mais je ne suis pas sûre qu’il nous reste assez de carburant pour remonter en orbite.
Elle jeta un coup d’œil à Cassandra, qui esquissa une grimace et un geste de la main traduisant l’incertitude.
— Vous êtes combien à bord ? demanda-t-il.
— Trois, répondit-elle. Plus la charge utile. Mais Cassandra espère remonter avec la navette. Je viendrai seule avec Floyd à bord de votre appareil.
— Il devrait y avoir assez de place pour nous trois, et pour la cargaison. Vous pensez arriver à traverser ?
— Ça dépend du taux de furies, répondit Auger.
Il jeta un coup d’œil vers un cadran invisible pour eux.
— Il est assez bas pour que ce ne soit pas un problème, pourvu que vous portiez un équipement environnemental normal. Pas de précautions particulières à prendre. Faites seulement attention où vous mettez les pieds.
— Pourquoi nous avoir fait venir ici ? Je veux dire, je comprends que l’orbite n’est pas un endroit très sûr…
— Précisément à cause du taux de furies, Auger. Les grosses machines ne montent jamais aussi haut. La monstruosité de M. Eiffel est l’endroit le plus sûr de la ville.